Quand Ernest Renan oubliait les fondements religieux de la nation

Depuis Ernest Renan, la messe semble dite concernant la nation. Brillant orateur, il a su la figer en une « âme » et un « principe spirituel ». Cet ardent opposant du catholicisme n’en a pas moins usé du même langage et des mêmes valeurs pour définir le concept de nation. Elle s’inscrit malgré une rupture apparente dans la continuité de l’Eglise.
Etymologiquement, la patrie, dérivée du latin pater, correspond au Père. Si l’on remonte à la Grèce antique, le terme patrie (πατρίς) se rapporte à la terre dont la déesse Gaïa est avec Ouranos, le ciel, le couple divin primordial. Dès le départ, on constate une différence entre le terme latin qui s’apparente à une vision chrétienne, et le terme grec qui fait référence à sa mythologie. Cette différence est-elle si profonde que cela ? Que signifie-t-elle ?

La Bible contient dans la Genèse une allégorie similaire symboliquement à la mythologie grecque: la Terre du paradis terrestre est reliée au Ciel par l’arbre sur lequel figure le serpent. L’ensemble est création de Dieu, ce dernier se manifestant par la parole. La différence principale par rapport aux dieux grecs est l’unité divine première. Cependant, le principe féminin et le principe masculin demeurent identiques en termes de symboles. La terre continue d’être assimilée à la mère et le ciel à l’homme (où réside le Père).

Ernest Renan est sans équivoque s’agissant de la provenance du terme patrie, celui-ci n’est aucunement latin : « L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens » [1]. Dans cet énoncé transparaît la rancœur qu’il éprouve à l’égard de la religion, elle s’exprime par le rejet apparent de termes fondateurs chrétiens pour aller puiser dans la Grèce antique.

Cependant, si les termes de patrie et de citoyen introduisent une rupture lexicale, cette dernière n’est que partielle. Le chapitre III de son discours « Qu’est-ce qu’une nation » additionne les valeurs et les principes chrétiens, à commencer par : « une nation est une âme, un principe spirituel ». L’âme telle que l’entend Renan, provient du concept platonicien. Il est important à ce stade de préciser que Platon a inspiré le christianisme ou, du point de vue religieux, que Platon a eu des intuitions de la vérité. De plus, en tant que disciple de Socrate, Platon était un fervent opposant de la République, celle-là même qui avait tué son maître.

« La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes » . La notion de sacrifice renvoie à celui de Jésus, sinon quel autre ? Je doute qu’Ernest Renan entendait par ce terme les sacrifices synonymes d’offrandes dans la culture grecque. Le dévouement ne me paraît pas non plus une valeur grecque. La mythologie portait plutôt aux nues ses héros, tel Héraclès abattant le travail d’un Titan.

Le culte des ancêtres n’est pas propre non plus à la Grèce antique dont le Panthéon était consacré aux dieux tandis que celui des français accueille les morts pour la Patrie. Ce culte s’apparente plus à un syncrétisme entre le monument à consonance grecque et le sacrifice répété d’un Jésus ou de ses frères donnant corps à l’Eglise dont la Nation hérite. D’ailleurs, le Panthéon de Soufflot fut construit à l’origine pour être une église. Ce monument est d’autant plus symbolique qu’il est situé au sommet de la Montagne Sainte-Geneviève, la Sainte patronne de Paris, celle-là même qui détourna, selon la légende, la course d’Attila le Hun en 451 et permit le couronnement de Clovis.

Même si Renan tente de se rattraper en faisant allusion à « la gloire (j’entends la véritable) », c’est-à-dire celle d’un héros nietzschéen, il revient aussitôt sur la notion de sacrifice et de souffrance pour évoquer « la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet ». Or la maison est chrétienne, pas grecque. Les grecs employaient le terme d’oïkos pour une maisonnée consistant en une vision étendue de la famille, au sens économique.

Ensuite, Ernest Renan enfonce définitivement le clou : « En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore »

Comment peut-il après cela affirmer : « nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques » ? Parce que sa rancœur envers la religion l’aveugle au point de ne pas comprendre qu’il baigne dedans. Alors qu’il souhaite l’écraser, tel le Panthéon culminant au sommet de la montagne Saint-Geneviève, il n’arrive pas à s’en détacher, il en conserve les valeurs et le sens. Il va jusqu’à prononcer que les nations sont « la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître ». Les deux guerres mondiales contrediront magistralement cette affirmation, un peu comme les croisades ont pu faire douter de la justesse des décisions chrétiennes.

Alors que les croisades fournissent l’alibi aux athées français de crucifier encore et toujours un Jésus qui l’est pourtant depuis belles lurettes, ces mêmes athées ne se rendent pas compte qu’ils ont une poutre dans l’œil : le nationalisme qui a engendré la colonisation de la fin du XIXème siècle, le partage de l’Afrique ayant abouti à la première guerre mondiale et à ses réparations insensées. Ces dernières furent le terreau de la seconde guerre mondiale et de la Shoah. L’Europe, symbolisant le dépassement des tensions nationales, tiendra-t-elle sa promesse de paix ou s’échouera-t-elle sur les rives de la guerre économique ?

Ce n’est pas fini, Ernest Renan continue son sermon : « Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire, qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur, qui ne pourrait rien supporter sans dégainer serait le plus insupportable des hommes »  Jésus aurait pu prononcer ces mots, ils contredisent d’ailleurs la notion de gloire que Renan évoquait quelques lignes auparavant. Enfin, sur sa lancée : « puisse l’esprit te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée ! ». Il ne manquait que le Saint-Esprit pour compléter le tableau, c’est fait.

Comme l’affirme Ernest Renan, la nation est un principe spirituel, elle est la communauté des enfants de la Patrie, c’est-à-dire en langage chrétien, l’Eglise. N’en déplaise aux non-croyants, ce principe spirituel s’inspire en ligne directe du christianisme. Ernest Renan a lui-même oublié, refoulé l’importance de la religion alors qu’il prononçait un peu plus tôt dans son discours : « l’oubli, et je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger » [5]. Sur ce point, je le rejoins entièrement.

En guise de conclusion, je reviens sur le genre de la Patrie dont le principe est féminin dans la Grèce antique quand il est masculin dans la chrétienté. Ce n’est pas un hasard. Il y a eu un double effet pendulaire: d’abord, la chrétienté s’est détachée de la Terre pour aller vers le Ciel, puis, la réaction matérielle envers le christianisme a projeté à nouveau l’homme sur Terre. La Patrie française, en tant qu’héritière des Lumières donc dans une mouvance réactionnaire vis-à-vis de la religion, est féminine, ce qui constitue la principale rupture d’avec le christianisme. Mais encore une fois, peut-être ne s’agit-il que d’une apparence ?

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