La fin de la croissance ?

L’auteur et son approchecover book la fin de la croissance

Richard Heinberg est membre du comité de direction du Post-Carbon Institute, une ONG américaine spécialisée comme son nom l’indique dans l’épuisement des ressources énergétiques fossiles. Spécialiste du pic pétrolier, il a écrit plusieurs ouvrages à ce propos, dispensé de nombreuses conférences à travers les Etats-Unis et dans le monde, dernièrement à Puerto Rico.

Son approche -rien d’étonnant pour un américain – est pragmatique, beaucoup moins théorique et philosophique que pourrait l’être un Paul Ariès qui a écrit la préface. Le livre est facile à lire, il vulgarise à merveille de nombreux concepts financiers obscurs tout en fournissant une quantité substantielle de chiffres et graphiques appuyant sa démonstration.

Les freins à la croissance

Le livre développe les trois facteurs essentiels s’opposant « fermement à toute croissance à venir » :

L’épuisement des matières premières, en particulier les combustibles fossiles, mais également les minerais ou l’eau potable
La multiplication des impacts négatifs sur l’environnement, conséquences de l’extraction et de l’utilisation des ressources
Les bouleversements économiques provoqués par le point n°2 ainsi que l’accroissement irrépressible de la dette
Richard Heinberg commence son exposé par un bref aperçu de l’histoire économique. Il met en avant le développement de mécanismes financiers favorables à un endettement s’accroissant inexorablement ainsi que les manipulations liées à la titrisation permettant de déporter le risque vers un tiers.

La crise des subprimes est une conséquence de ces dérives ; il revient en détail sur les étapes, depuis l’abandon des accords de Bretton Woods et la dérégularisation financière, jusqu’aux différents plans de relance mis en place. Il compare en particulier les investissements keynésiens consentis par le gouvernement américain à l’austérité européenne et ses conséquences en Grèce. Cependant, la conclusion de Richard Heinberg est sans appel : « les gouvernements ne font qu’acheter du temps ».

Le fond du problème

Si l’endettement et les excès de la finance sont responsables de bulles aux conséquences humaines dramatiques, ils ne constituent pas pour autant un frein majeur à la croissance. Le fond du problème, les « limites » déjà soulignées en 1972 par le rapport Meadows commandé par le club de Rome, sont d’ordre géologique.

Le pétrole figure bien entendu en première position en tant que ressource la plus rentable au départ. Richard Heinberg explique notamment à partir du TRE (Taux de Rendement Energétique, à savoir, ratio entre l’énergie obtenue à partir d’une ressource et celle utilisée pour l’obtenir) comment le pétrole devient de moins en moins rentable. A titre d’exemple, aux Etats-Unis, le TRE du pétrole était de 100 pour 1 en 1930 quand aujourd’hui il est à peine de 20 pour 1.

De plus, le pic pétrolier, même s’il engendre de nombreux débats, est aujourd’hui un fait avéré depuis 2008. Les prévisions optimistes de l’AIE (Agence Internationale de l’Energie) affirment que la production globale de pétrole continuera d’augmenter jusque vers 2030, à ceci près que les investissements pour atteindre les nouveaux gisements seront bien plus importants.

Cependant, le pétrole n’est pas tout. Richard Heinberg passe également en revue, l’eau, la nourriture, ainsi que les autres minerais, illustrant que chacune de ces ressources est en voie de raréfaction, notamment à cause de l’accroissement de la population mondiale et de la compétition économique.

Richard Heinberg pose ensuite la question de l’existence de solutions alternatives, de ressources de substitution permettant de s’affranchir de la dépendance aux combustibles fossiles. S’appuyant sur le TRE, il montre la non rentabilité de substituants d’origine agricole comme le bioéthanol. Il évoque aussi les limites de l’efficacité énergétique qui permettrait de réduire le besoin en matières premières en concluant : « la loi de Moore est de bien peu de poids face à la loi de Murphy ».

Les conséquences

La diminution des ressources dans un monde en pleine croissance démographique et économique ne peut qu’engendrer de la compétition. Le match principal du point de vue américain se déroule avec la Chine. Richard Heinberg analyse les faiblesses du géant asiatique, aborde la guerre des devises puis envisage la géopolitique de l’après-croissance et les risques démographiques.

A un niveau plus local, il examine la transition d’un monde avec à un monde sans croissance, ce qu’il appelle la gestion de la contraction. Il entre alors dans le domaine du spéculatif. Il passe en revue les différentes possibilités pour ôter le poids des dettes existantes et basculer vers un système monétaire plus sain, évalué par des indicateurs plus humains que le PIB. Il en profite pour dérouler rapidement les théories économiques associées à la fin de la croissance, y compris la décroissance française.

Le dernier chapitre est consacré à la vie après la croissance, aux initiatives diverses et variées à travers le monde mettant en pratique aujourd’hui des idées pour apprendre à vivre sans le recours aux énergies fossiles.

Simple et percutant

Richard Heinberg explique simplement sans entrer dans des détails inutiles. Comme il le dit lui-même dès l’introduction du livre, il ne s’agit pas de prédire par l’affirmation « la fin de la croissance » un futur proche ne laissant pas de place à la moindre augmentation locale de PIB. Le livre a pour objectif de montrer les mécanismes prouvant les limites des modèles économiques actuels axés sur la croissance.

Il n’est pas question dans ce livre de réchauffement climatique ou de considérations philosophiques sur l’organisation de la société, quand bien même un humanisme certain s’en dégage. Richard Heinberg ne remet d’ailleurs pas fondamentalement en question le mode de production occidental, ce que regrette Paul Ariès dans sa préface. Il dénonce surtout l’aveuglement persistant de l’élite au pouvoir, mais aussi de toute personne engoncée dans ses habitudes.

Je rejoints son réalisme quant au fait qu’annoncer une catastrophe ne permet pas de l’éviter dès lors que toute anticipation remettrait en question l’ordre établi. S’agissant des perspectives d’après-croissance, j’apprécie aussi qu’il propose des éléments concrets partant d’expériences existantes et n’effaçant pas les acquis techniques et sociaux, en particulier la liberté de pouvoir vivre hors d’une communauté.

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