De la compatibilité à se prendre pour Dieu et à être esclave

Après avoir souligné l’impuissance d’un Etat-dieu et en particulier de son représentant élyséen, après avoir affirmé que l’Occident est un vaste troupeau de moutons esclaves, j’articule ces deux propositions apparemment incompatibles et pourtant s’engendrant mutuellement par une absence de dialectique.

Le biopouvoir, pouvoir divin transféré à l’homme

Concept imaginé par Michel Foucault, le biopouvoir définit une nouvelle manière de dominer : « Une des plus massives transformations du droit politique au XIXe siècle a consisté, je ne dis pas exactement à substituer mais à compléter, ce vieux droit de souveraineté – faire mourir ou laisser vivre – par un autre droit nouveau, qui ne va pas effacer le premier, mais qui va le pénétrer, le traverser, le modifier, et qui va être un droit, ou plutôt un pouvoir exactement inverse : pouvoir de “ faire ” vivre et de “ laisser ” mourir. » [1]

Le biopouvoir hérite du gouvernement des âmes exercé par l’Eglise selon Foucault. Au XVIIIème siècle, le berger des moutons – le curé représentant de Dieu sur Terre – avait pour mission de sauver tandis que le pouvoir temporel monarchique exerçait un droit de donner la mort. Avec la séparation progressive de l’Etat et de l’Eglise, le biopouvoir devint consubstantiel du pouvoir souverain.

La manière d’exercer le pouvoir selon Foucault s’inspire donc de Dieu et de l’Eglise alors même que les souverains puis les républicains veulent se démarquer de la tradition catholique. N’y a-t-il pas contradiction ? Non, dans la mesure où l’on considère que l’homme veut se substituer à Dieu, prendre sa place, ce qui fut le cas avec l’esprit des Lumières.

Foucault exprime très bien cette position divine, certainement sans le vouloir, quand il critique Hobbes : « La fabrication des sujets plutôt que la genèse du souverain, voilà le thème général. » On voit dans cet énoncé la capacité du biopouvoir (pouvoir humain) à fabriquer (i.e. créer) des sujets. L’homme crée l’homme et le fait vivre. Dieu n’existe plus apparemment, l’homme s’y est substitué.

Déclinaisons de Dieu sur Terre

La divinité humaine se décline ainsi dans les structures sociales : dans l’entreprise avec la notion de création, dans la Justice, dans l’Etat-Providence ou les assurances, dans les associations qui s’assignent pour but de « sauver » un certain nombre d’individus… L’homme, dans son infinie bonté, veut sauver ses congénères en tant que substitut de Dieu. Comment se fait-il qu’il échoue alors dans les grandes largeurs ? Parce qu’il n’est pas Dieu. Ce simple constat amène quelques conséquences rapides sur l’organisation sociale.

Tout d’abord, s’affranchir d’un dieu qui offre l’assurance d’une vie meilleure après la mort, ne se fait pas d’un coup de baguette magique. Il s’agit d’une lourde responsabilité qui échoit sur les épaules d’un homme somme-toute frêle. La volonté de supplanter Dieu, provenant d’une somme de frustrations accumulées à cause de ce dernier, doit affronter la simple peur de la mort. Et pour conjurer le néant (il n’y a plus de dieu je rappelle), rien de tel que le réconfort du sein maternel.

C’est donc par simple besoin de sécurité que l’homme va compenser sa faiblesse par la sécurité du cocon maternel. D’où le fait que la République, la Nation ou la Patrie soient symbolisés par des femmes (par exemple sur le tableau de Delacroix). La référence du monde moderne est féminine. Et nous pouvons chaque jour le constater davantage. Poussons un peu plus loin : ce que l’on appelle Etat-Providence correspond bien plus à un cordon ombilical entre l’enfant et sa mère qu’à une intervention divine manifestant que l’on se trouve plus ou moins sur le bon chemin. L’Etat moderne ambitionne une dépendance rassurante plutôt que l’autonomie et la liberté.

De la domination à l’esclavage

Il y a donc deux tendances qui se détachent dans la réaction face à Dieu : une volonté de dominer à la manière de Dieu et un besoin de sécurité. A cela s’ajoute un autre facteur bien plus pernicieux : la culpabilité. En effet, le régicide commis aussi bien à l’occasion de la révolution anglaise que de la révolution française couplé à une dévastation dans le cas français du patrimoine religieux, a immanquablement provoqué chez une majorité de la population, révoltée ou non, un sentiment de culpabilité. Pour réparer ces fautes commises, le travail s’impose comme le remède historique naturel, le même depuis la Genèse.
L’homme déçu de Dieu prend donc sa place tout en voulant réparer les atrocités que ses ancêtres ou lui ont perpétrées, et en cherchant un minimum de sécurité malgré tout, car ce monde demeure bien mystérieux. Il s’agit là bien entendu de grands traits. A contrario, l’homme attaché à Dieu aura une tendance naturelle au sacrifice à l’image de Jésus, car c’est la signification principale retenue par la tradition (la croix). En bref, celui qui se prend pour Dieu travaille comme un titan, celui qui est coupable travaille comme un forçat, et celui qui croit travaille comme un serviteur. Les trois tendances peuvent se conjuguer chez une même personne. Dans tous les cas, j’appelle cela de l’esclavage.

L’absence ou presque de dialogue entre la république laïque et ses racines chrétiennes dont la majorité des lois et de la constitution s’inspire contribue pour une bonne part à l’esclavage. Sans dialogue, la distance ne peut se prendre et la réconciliation ne peut s’envisager. Les questions du mariage pour tous, de l’avortement et de l’euthanasie illustrent la forte tension existant encore à l’heure actuelle.

(Michel Foucault, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1975-76, Hautes études, Gallimard/Seuil, p.214)

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