1873-2013 : mêmes symptômes, remède indisponible

La situation économique à la fin du XIXème siècle ressemble à celle d’aujourd’hui. La colonisation fut à l’époque la solution occidentale pour conquérir de nouveaux débouchés et alimenter une croissance forte dont le monde dépendait déjà. Les recettes d’hier ne s’appliquant pas nécessairement aujourd’hui, observer l’Histoire, à minima se souvenir, fournit des clés de lecture du présent.  

Grande dépression ou pas ?

L’historien Scott Reynolds Nelson rédigea en 2008 un article au sujet de la grande dépression et le parallèle pouvant être fait avec la crise immobilière américaine. La comparaison tomba depuis dans les oubliettes. Peut-être parce qu’il s’intéressa particulièrement au krach boursier de 1873 ainsi qu’à ses causes directes, réduisant son horizon temporel d’investigation.

En élargissant le champ géographique et chronologique, on notera que ce krach intervint à Vienne, peu de temps après la défaite française de 1871. Côté Autriche-Hongrie et Allemagne, le temps était au beau fixe, notamment grâce aux réparations de 5 milliards de francs or obtenues de la France par Bismarck. Comme le note Nelson, la concurrence agricole en provenance des Etats-Unis se fit plus intense en Europe, pressurisant les prix.

La période s’écoulant de 1873 à 1896 fut nommée par la suite « grande dépression » ou longue dépression pour la différencier de celle de 1929. Façon de parler étant donné que le PNB a continué de croître les grandes puissances, sauf en Russie:

L’attitude française

En France, la situation est certainement la moins favorable après la défaite. La croissance du PNB stagne aux alentours de 0,9% de 1870 à 1890. En 1881, les radicaux arrivent au pouvoir pour 20 ans. La solution apportée par Jules Ferry pour redonner de la croissance fut la colonisation. Extrait d’un discours prononcé en 1885 [1] :

« L’Europe peut être considérée comme une maison de commerce qui voit depuis un certain nombre d’années décroître son chiffre d’affaires. La consommation européenne est saturée ; il faut faire surgir des autres parties du globe de nouvelles couches de consommateurs sous peine de mettre la société moderne en faillite, et de préparer pour l’aurore du XXème siècle, une liquidation sociale par voie de cataclysme, dont on ne saurait calculer les conséquences. »

Ces paroles illustrent à merveille la course à la colonisation des grandes puissances qui intervint de 1880 jusqu’à la veille de la première guerre mondiale. J’en profite pour rappeler que c’est la gauche radicale qui a sponsorisé cette colonisation de type économique en France, contrairement aux précédentes qui étaient à l’initiative des rois.

Les effets économiques de la colonisation ne furent pas immédiats, mais en 1952, la zone franc absorbait 42,2% des exportations métropolitaines (10% en 1970). La colonisation constitua surtout un rempart efficace pendant la crise de 1930, même si, comme l’explique très bien Jacques Marseille [1], elle ne représentait pas une solution rentable sur le long terme, se heurtant à la croissance des populations indigènes et à l’incapacité des puissances coloniales d’assurer leur développement social.

La colonisation entraîna une exploitation : elle favorisa la croissance des populations, de la main d’œuvre qui put produire à bas coût jusqu’à aujourd’hui les matières premières de l’Occident, puis la plupart du matériel avec les délocalisations progressives du XXème siècle et massives du XXIème. Sans la colonisation, les pays occidentaux étaient réduits à la stagnation.

Aujourd’hui

Aujourd’hui l’Occident croit que la croissance se génère par l’innovation, c’est à dire par une sorte de création divine, grâce à des génies tel Steve Jobs. Oui, la foi en une innovation qui générerait infiniment de la croissance est une croyance. Elle repose sur l’hypothèse que la croissance est possible sans exploitation, ce qui est purement imaginaire, relevant d’une inconscience de la réalité économique.

La Chine, pays connaissant la plus forte croissance depuis des années, ne fut pas une nation colonisée comme d’autres, mais elle connut tout autant l’exploitation. Il y a eu jusqu’à présent confusion, assimilation entre colonialisme et exploitation. La décolonisation a, contrairement aux idées reçues, permis de prolonger l’utilisation à moindre coût des peuples du Tiers-Monde, car les grandes puissances n’avaient pas la capacité financière d’assurer leur développement social.

La Chine, dont le niveau de vie global augmente, reproduit le même schéma d’exploitation envers d’autres nations en délocalisant au Cambodge ou en Ethiopie. Ce cercle de l’exploitation en chaîne ne pourra durer éternellement, il est en train de se briser. On voit alors se dessiner le schéma suivant : maintenir à la pointe de l’innovation les grandes puissances qui transféreraient ensuite leur savoir après quelques années de protection brevetée. L’exemple du refus de l’Inde pour le brevet du Glivec demandé par Novartis prouve que ce n’est pas envisageable.

L’innovation, les nouvelles technologies me paraissent intéressantes à plus d’un titre, mais la course à l’innovation, digne héritière d’une domination physique, non. Elle ne redonnera pas de croissance à 5%, sauf peut-être à coloniser l’espace, ce qui ne m’étonnerait guère vue l’incapacité qu’a l’homme à s’accepter tel qu’il est, mais il faudra encore attendre des progrès scientifiques plus radicaux.

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