TIC, TAC, TIC… au-delà du rêve

La multiplication des études, articles, interviews implorant un boom digital à la française qui tarde à venir, m’invite à fournir quelques précisions chiffrées et interprétations personnelles à propos du secteur des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC).
L’informatique française manque de compétences – oui mais lesquelles ?
Xavier Niel, dirigeant d’Iliad (maison mère de Free), a précisé sur radio-classique que l’industrie informatique française manque de compétences, 70% des entreprises ne trouvant pas les profils recherchés. Si on se méfie à une récente enquête Pôle emploi, il s’agit de 67,2% projets d’embauches n’aboutissant pas, soit 26 665 postes. Ces projets concernent une catégorie bien précise de personnes : « Ingénieurs et cadres d’études, R&D en informatique, chefs de projets informatiques » pour lesquels selon la dernière étude DARES, la tension (rapport nombre d’offres/nombre d’entrées à Pôle Emploi) a tout de même chuté de 35% en un an, relativisant donc les 70%.

La France compte environ 555 000 emplois dans le secteur informatique et télécom (hors communication). Les ingénieurs et cadres représentent 63,7% de ces effectifs. Cela ne vous étonne-t-il pas ? L’explication est simple : les postes techniques à faible valeur ajoutée ont déjà été en grande partie délocalisés, que ce soit pour de la programmation (cf. plus bas l’exemple de Capgemini) ou pour des métiers tels que les centres d’appels. Ainsi, Free est l’opérateur qui proportionnellement possède le moins d’effectifs français en centres d’appel (58%), très légèrement derrière Bouygues (60%).

TIC et croissance

Une étude du cabinet Mc Kinsey sortie en 2011 au sujet d’internet avance que 700 000 postes ont été créés en 15 ans en France.  On attire votre attention sur le fait qu’internet n’est pas le secteur des TIC, c’est une nébuleuse plutôt difficile à identifier à l’intérieure de laquelle le cabinet a inclus les emplois liés au transport ou aux activités connexes de commerce. 700 000 créations d’accord, mais combien de postes détruits parallèlement ? Les méthodologies employées par Mc Kinsey ne permettent pas de faire la différence entre une croissance découlant de l’augmentation globale du business d’une croissance effectivement due à internet. Pour y arriver, il conviendrait d’analyser chaque entreprise au cas par cas.

On vous propose une autre approche à partir des chiffres de l’INSEE sur le nombre de salariés dans les TIC : 708 100 à fin 2012, 538 700 à fin 1997, soit 169 400 emplois supplémentaires en 15 ans, correspondant à 2% de croissance annuelle moyenne, ce qui fait beaucoup moins rêver. J’écarte toutes les soi-disant augmentations complémentaires (transport, commerce, marketing…) car il s’agit à mon sens de transferts:

– Transferts de technologies, de méthodes de travail, ou de main d’œuvre d’un secteur vers un autre. Par exemple, une entreprise qui livre depuis un dépôt compense par une baisse d’effectifs en magasins en installant des caisses automatiques.

– Augmentation des ventes internet et non du marché lui-même, transferts de parts de marché, à l’exemple de l’évolution globale du marché de la distribution alimentaire ou des défaillances d’entreprises dans le commerce de détail.

Le chiffre 169 400 reste surévalué car le nombre d’emplois créés relève pour une bonne part des externalisations. Oui, souvenez-vous, cette tendance très à la mode juste avant les délocalisations massives au début des années 2000 : l’externalisation, la spécialisation, le recentrage sur le cœur de métier… Aujourd’hui, les analystes semblent avoir perdu la mémoire et interprètent les nouveaux emplois internet comme des créations ex-nihilo.

Reprenons l’évolution des salariés dans les TIC sur une période longue (source INSEE) :

C’est fou ce qu’une simple courbe illustre la baisse relative de croissance depuis 2000, mais surtout la forte croissance qu’il y a eu avant les années 2000. En zoomant sur les effectifs de l’entreprise Capgemini, 1ère SSII française, vous constaterez une évolution similaire depuis 2000, mais seulement en France:

Capgemini-effectifs

La stagnation de la croissance des effectifs français est d’autant plus saisissante à cause de la croissance exponentielle des effectifs globaux. La plupart des développeurs sont maintenant situés en Inde, la tendance allant à l’amplification de la localisation offshore.

Le mirage du cloud

La France possède et possédait des compétences pour développer des applications. Pourquoi alors n’y a-t-il pas plus de génies s’intéressant à l’informatique comme le déplore Xavier Niel ? Peut-être à cause de l’immatérialité du nuage. Le cloud repose sur des applications standards paramétrables mutualisées sur des serveurs. Or, le monde des SSII a généré du chiffre d’affaires jusqu’à aujourd’hui en développant sur mesure des applications pour les entreprises. Le cloud signifie concrètement la standardisation de processus informatiques internes, un moindre coût logiciel (coût fixe au mois et à l’utilisateur vs. licence/maintenance), la contrepartie étant l’inutilité d’emplois informatiques qui consistent à développer sur mesure.

Aujourd’hui, avoir ses applications intégralement dans le nuage représente l’idéal d’un DSI (Directeur des Systèmes d’Information), inatteignable encore dans bien des cas pour des contraintes techniques et sécuritaires. Mais le nuage imprime une direction, un sens du business, ce dernier n’étant pas en soi générateur de nouveaux emplois. La standardisation des applications informatiques est le taylorisme moderne. Sauf qu’un logiciel une fois produit ne demande aucune fabrication à la chaîne… Il est produit une fois pour toute, le reste n’est que du copier-coller. D’où l’avènement de Big data, car il faut encore et toujours additionner, accumuler, créer des trucs plus ou moins inutiles faisant consommer un maximum d’électricité au nom de la sacro-sainte croissance.

De la confusion du moyen et de la fin

Internet et les logiciels sont un moyen, non une fin. Il me semble nécessaire de rappeler une telle banalité. Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, expliquait très bien dès la fin des années 50 qu’une tendance de la société moderne consiste à mettre en valeur le moyen et non la fin (i.e. le process et non le produit fini). Or, la valeur pécuniaire existe encore principalement dans le bien matériel, il convient de ne pas perdre de vue cette réalité : personne n’est prêt à payer des ponts d’or pour de l’immatériel, du moins pas suffisamment pour générer de la croissance conséquente et durable. Ce fut une leçon de la bulle internet.

Xavier Niel et avant lui Steve Jobs ont axé leur développement autour du matériel. Google a racheté Motorola et se lance dans les lunettes pour avoir des relais durables de croissance non fournis par l’immatériel. Leur stratégie commune : détenir le matériel. Xavier Niel annonce même la voix et le SMS à 0 dans la téléphonie. Le logiciel est esclave du matériel, de son interface avec l’homme, il est un « plus » dont la valeur tend à se réduire au fil du temps avec la standardisation.

En guise de conclusion avec l’exemple de Gemalto qui a remplacé début 2013 Alcatel-Lucent dans le CAC 40. Issue de la fusion des entreprises Gemplus et Axalto, la société française, leader mondial dans la sécurité informatique et les cartes à puces, a augmenté entre 2007 et 2013 de 34% son CA, de 57% son résultat… et de 0% ses effectifs mondiaux.

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