La fin du capitalisme prédite par Marx ou Schumpeter n’aura pas lieu

capitalisme et socialisme
Marx et Schumpeter ont chacun prédit la fin du capitalisme pour des motifs différents : l’un invoque la baisse tendancielle du taux de profit, l’autre la croissance des inégalités et l’émergence d’une classe intermédiaire frustrée de ne profiter suffisamment du système. Je fais partie de cette classe intermédiaire évoquée par Schumpeter, mais je ne crois pas que le capitalisme s’éteindra, il continuera d’évoluer.
La multiplication des impérialismes
Les critiques envers le capitalisme sont nombreuses, tout comme celles envers le socialisme. Elles ont ceci de commun qu’elles dénoncent dans un cas comme dans l’autre l’excès de pouvoir, que celui-ci soit exercé par une nomenklatura, une équipe dirigeante de gouvernement ou d’entreprise, ou une personne seule, femme ou homme.

En regardant l’évolution du monde depuis la fin du XXème siècle, je constate une multiplication des impérialismes de type socialiste, capitaliste ou théocratique. Le XXème siècle a été dominé dans sa seconde moitié par deux blocs principaux qui se sont fait la guerre autour du globe. Le bloc soviétique a implosé, la Russie émergeant comme nouvel état fort. Les Etats-Unis quant à eux érodent lentement mais sûrement leur puissance, consommant plus qu’ils ne produisent et générant ainsi une dette colossale :
imperialism multiplication

Source Wikipedia (anglais)

Les augmentations impressionnantes de dettes ont été chaque fois le fruit des guerres, cela n’étant pas seulement le cas des Etats-Unis. Remontant au moyen âge, Philipe Le Bel fonda les Etats Généraux pour financer ses guerres contre les anglais ou la Flandre. L’explosion actuelle des dettes occidentales reflète une guerre économique qui concerne les Etats, mais aussi les groupes multinationaux comme l’avait bien prédit Schumpeter.

Contrairement aux pics précédents (cf. image ci-dessus), les Etats-Unis ou l’Europe ne pourront pas rembourser ces dettes car il ne demeure plus suffisamment de pays à exploiter pour pas grand-chose. Les libertés augmentent petit à petit grâce à une concurrence accrue mondialement. Pour autant, l’exploitation capitaliste continue à l’intérieur des pays et s’étend géographiquement.

Petit rappel historique : la croissance forte a tout d’abord commencé en occident au XIXème siècle avec la révolution industrielle pendant laquelle les ouvriers étaient littéralement exploités comme l’a dénoncé Marx. Travailler 10 à 11 heures par jour pour 1 franc 50 enfants compris, je considère cela de l’exploitation. Cette croissance a pu s’alimenter par la découverte de nouveaux débouchés à la fin du XIXème siècle, puis par l’industrialisation des pays non développés qui ont pu exploiter leur main d’œuvre.

Tableau des taux de croissance par habitant (PIB) fourni par Angus Maddison :
level of growth

 

 

Cette vision globale de l’évolution économique me paraît importante, car la France, et plus largement l’Occident, sont embourbés dans une manière de percevoir le monde apparemment impossible à remettre en question si ce n’est en ressortant des cartons des idées soi-disant révolutionnaires.

La croissance forte issue de l’exploitation a permis à l’Occident de creuser l’écart avec les pays non développés. Le rattrapage de ces pays entraîne le creusement interne des inégalités en Occident. J’attire votre attention sur le fait que Schumpeter n’avait pas envisagé les inégalités comme provenant de la concurrence avec des pays à bas salaires ou de la mécanisation, il avait attribué le creusement des inégalités au phénomène de concentration des entreprises.

La baisse effective des taux de profit

Schumpeter expliqua fort bien le mécanisme de « destruction créatrice » par lequel l’entrepreneur innovant permet de contrer la baisse tendancielle du taux de profit, facteur destructeur du capitalisme selon Marx. Pour résumer, les innovations majeures permettent de redonner de l’élan à la croissance, tandis que les innovations de type productivité permettent de conserver la rentabilité de l’entreprise.

Le constat à l’époque de Schumpeter (fin du XIXème, début XXème) se valait tout à fait, car il n’était alors pas possible de se passer de main d’œuvre pour fabriquer des produits ou des services, ce qui a considérablement changé avec la mécanisation et l’informatisation, que ce soit pour des biens matériels ou immatériels. Cette automatisation constante est tirée par la concurrence des pays à bas salaires qui tendent à absorber la croissance occidentale comme le prouvent les résultats actuels des PIB.

Le contexte mondial entraîne donc une baisse globale des taux de profit que les entreprises combattent avec:

  • Les délocalisations
  • Une recherche systématique protégée par des brevets
  • Les licenciements

Schumpeter s’est concentré sur le point n°2, mettant l’accent sur l’innovation comme facteur essentiel de croissance. Ce faisant, il a complètement occulté les pays non développés, il n’a pas tenu compte de leur existence et de la possible compétition avec eux. Rétrospectivement, cela me semble normal étant donné qu’il a vécu dans un Occident supérieur. Je rappelle qu’à la fin du XIXème siècle, les colonisateurs occidentaux s’estimaient être une race supérieure pouvant apporter le progrès aux peuples colonisés. C’est en ces termes que s’exprimaient alors les chefs politiques et économiques:

« La nature a distribué inégalement, à travers la planète, l’abondance et les dépôts de ces matières premières; et tandis qu’elle a localisé dans cette extrémité continentale qui est l’Europe le génie inventif des races blanches, la science d’utilisation des richesses naturelles, elle a concentré les plus vastes réservoirs de ces matières dans les Afriques, les Asies tropicales, les Océanies équatoriales, vers lesquelles le besoin de vivre et de créer jettera l’élan des pays civilisés. L’humanité totale doit pouvoir jouir de la richesse totale répandue sur la planète. Cette richesse est le trésor commun de l’humanité. »

A. Sarraut, Grandeur et servitudes coloniales, 1931. Il fut à deux reprises président du conseil sous la IIIème république et reste très connu pour la politique de « mise en valeur » coloniale.

Accumulation vs. Redistribution

Si aujourd’hui la rentabilité demeure en Occident, ce n’est que temporaire avant l’explosion prochaine d’une bulle majeure qui entraînera peut-être une prise de conscience. Cette bulle, je l’ai évoquée à propos des dettes des pays européens, je pense aujourd’hui qu’elle est mondiale (dette américaine, surproduction et bulle immobilière asiatique). L’incertitude porte sur le lieu de l’éclatement et la date. Mais ce n’est qu’une question de temps.

Cette échéance doit être anticipée pour qu’elle n’aboutisse pas à une prise de pouvoir par des mouvements totalitaires et/ou une guerre de grande ampleur. Elle peut l’être si les gouvernements cessent de pratiquer la politique de l’autruche. Quoi qu’il en soit, elle sera l’occasion d’une remise en question de l’organisation dite capitaliste et je l’espère l’opportunité d’un agrandissement des libertés. Pas la fausse liberté qui consiste in-fine à la prise de pouvoir par le politique (socialiste), l’économique (capitaliste) ou le religieux (théocratique). Non, ces extrêmes se sont déjà chacun illustrés suffisamment au cours de l’Histoire.

La liberté se conjugue selon moi avec la propriété. Est-ce la liberté que de pouvoir être expulsé du jour au lendemain d’un logement ? Est-ce la liberté que de se voir spolier le fruit du travail pour une raison d’État ? C’est pour cela qu’il me paraît illusoire et surtout idéologique de croire en une abolition complète de la propriété, donc en la fin du capitalisme.

Marx avait raison concernant la baisse tendancielle du taux de profit, mais il a eu tort quant à l’impossibilité de redistribuer. Les acquis sociaux en Europe et même aux Etats-Unis récemment en sont la preuve. C’est la capacité de redistribution qui a permis au capitalisme de perdurer aussi longtemps. Seulement, la redistribution était possible en grande quantité tant que l’Occident pouvait exploiter le reste du monde.

Afin d’entrer sans troubles majeurs dans une nouvelle ère de moindre croissance, je pense qu’il faut sortir du paradigme Accumulation vs. Redistribution qui ne laisse le choix qu’entre un pouvoir économique ou politique. Je donne une piste de réflexion dans mon article précédent, la construction de ce nouveau capitalisme ne pouvant être que le fruit de négociations et de compromis.

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