Bulle du gaz de schiste : causes et conséquences

drilling rig 89A deux reprises ces derniers temps, j’évoquais une bulle à propos du gaz de schiste américain. L’économie mondiale en quête de croissance mise actuellement sur les conséquences positives de cette manne providentielle. J’ai creusé la question afin d’apporter des éclaircissements sur les causes, les mécanismes et les effets potentiels de cette bulle.

Bref historique

L’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis n’est pas un phénomène récent. Il a commencé dans les années 70 lorsque la Commission Fédérale de Régulation Energétique approuva la création de l’Institut de Recherche sur le Gaz. En 1976, une douzaine de puits de démonstration en partenariat avec des universités furent construits. De 1980 à 2002, les foreurs de gaz de schiste purent bénéficier d’une réduction de taxe de production, permettant de doubler au cours de la période le nombre de puits en exploitation.

Le décollage s’opéra dans les années 2000 avec un doublement de la production entre 2000 et 2008. Mais c’est à partir de 2008 que les forages se firent plus intenses, ils triplèrent entre 2007 et 2009. Il se trouve qu’en janvier 2008, une étude conjointe de plusieurs universités américaines multiplia par 25 les précédentes estimations de réserves récupérables pour la formation « Marcellus » [1] établies par l’US Geological Survey.

Les estimations actuelles des réserves américaines faites par l’AIE (Agence Internationale de l’Energie) tournent autour de 400-500 Tcf (Trillion cubic feet), même si elles ont été revues à la baisse. Bill Powers, un analyste indépendant, fournit d’autres estimations que celles de l’agence officielle, basées sur une observation de la production amenant à une fourchette de 125-150 Tcf. Il existe donc des écarts de grande ampleur entre les différentes évaluations de réserves américaines, l’AIE ayant sans conteste la plus optimiste.

Un cadre réglementaire favorable

Comme l’explique Thomas Porcher dans « Le mirage du gaz de schiste », « à la différence des Etats-Unis où le sous-sol appartient au propriétaire, en France il appartient à l’Etat ». Les retombées financières de l’extraction de gaz profitent donc au propriétaire foncier américain ainsi qu’à la société exploitante et ses actionnaires. Quand bien même l’installation d’un puits provoque des nuisances sonores pour le voisinage, on comprend aisément qu’il n’ait pas fallu bien longtemps aux compagnies de gaz pour convaincre les propriétaires de leur octroyer un bail d’exploitation.  Financièrement, tous les acteurs de la chaîne de production sont gagnants.

D’autre part, les contraintes environnementales ont été abolies en 2005 par le congrès américain. Ce dernier exempta les compagnies utilisant la fracturation hydraulique de toute supervision réglementaire par l’EPA (Agence de Protection Environnemental) dans le cadre du « Safe Drinking Water Act ».

Ce cadre réglementaire conjugué à des prévisions optimistes se prêta à une véritable ruée vers le gaz de schiste qui coïncida avec la crise des subprimes. La volonté américaine d’indépendance énergétique préexistait aux difficultés financières, mais le boom fulgurant des forages et de l’exploitation pourrait bien être la conséquence d’intérêts financiers ayant cherché de nouvelles opportunités avec l’effondrement de l’immobilier. D’autre part, l’énergie pas chère figure avec le progrès technique et la concurrence au rang des trois principaux facteurs de croissance pour les économistes. Il était donc inenvisageable de freiner ou du moins d’encadrer le développement des forages en pleine crise économique.

Des prix bas

A partir de 2008, avec l’augmentation de la production, les prix du gaz américain ont chuté (cf. graphique ci-dessous). Même si l’extraction nécessite peu de main d’œuvre (un million de dollars de production génère 2,35 emplois [2]), cela n’explique pas comment le prix peut être divisé par 3 à 6 en comparaison de ceux du reste du monde, sachant que la technique d’extraction est plus complexe.

L’explication financière de ce différentiel de prix tiendrait à ce que le marché américain est basé sur le court-terme avec une indexation sur un benchmark (Henry Hub, un point de rencontre de pipelines en Louisiane), tandis que celui de l’Europe ou de l’Asie sont basés sur le long-terme avec une indexation sur les prix du pétrole. Pour certains commentateurs américains, la distorsion des prix entre régions ne pourra perdurer, l’avenir étant bien entendu le système américain.

La justification par la différence de fonctionnement des marchés ne tient pas la route, ou du moins n’explique que faiblement l’écart entre prix américains et européens, car avant 2010, les prix du gaz américains étaient sensiblement identiques à ceux de l’Europe :

Gas prices 1984-2912

Le prix du gaz naturel américain a atteint un plus bas à 2$ en 2012. Il est remonté au-dessus des 4$ pour être actuellement à 3,5$ [3].

Si l’écart de prix entre marchés ne provient pas de leurs fonctionnements respectifs différents, il ne peut être issu que d’une surproduction.

Surproduction et surcoûts

Plusieurs personnes ont contribué à mettre en valeur le mécanisme de la bulle : deux géologues, Art Berman et David Hugues, ainsi que Deborah Rogers qui s’est focalisée sur les aspects financiers en effectuant des parallèles avec la crise des subprimes. Je m’appuie principalement sur le rapport de David Hugues  « Drill Baby Drill » sorti en 2012 qui est le plus étayé.

La surproduction est favorisée par la ruée vers les bails dès qu’un nouveau réservoir [1] de gaz est découvert. Les contrats, d’une durée de trois à cinq ans sont assortis d’une clause permettant à la compagnie gazière de continuer l’exploitation tant qu’elle fournit un revenu minimum au propriétaire foncier. Ceci incite donc à verrouiller le plus rapidement possible tous les terrains disponibles afin de soutenir l’action en bourse de l’exploitant.

Les surcoûts sont issus de considérations physiques : le gaz de schiste est emprisonné dans un réservoir naturel qu’il faut percer. Ces réservoirs sont inégaux en capacité et contiennent différentes poches elles aussi inégales. Les compagnies gazières percent donc en premier les réserves et poches les plus fournies. Or, la production d’un puits décline de 75  à 95% en 36 mois. Bien que certains puits soient très productifs, peu sont localisés dans les zones les plus riches en gaz. De plus, les forages doivent progressivement atteindre des profondeurs contenant du gaz de moindre qualité.

En conséquence des éléments précédents, le déclin global des champs gaziers requiert que 30 à 50% de la production soit remplacée annuellement par de nouveaux forages afin de maintenir le niveau de production. Cela correspond à un investissement annuel de 42 milliards de dollars. Ce besoin incessant en nouveau capital engendre une distorsion entre le prix actuel américain du gaz et son coût réel, c’est-à-dire, une bulle.

La rentabilité des puits dépend de la capacité totale du réservoir et de sa productivité initiale. Les seuils de rentabilités divergent donc d’une formation de gaz à une autre, mais un prix moyen selon les estimations de David Hugues serait plutôt actuellement entre 5 et 7$ qu’à 3,5$. Thomas Porcher cite une autre évaluation qui serait entre 7,5$ et 8$.  Il y a donc une accumulation de pertes et d’endettement depuis 2010 pour les compagnies gazières.

La controverse

Les explications de David Hugues sont loin de convaincre les analystes financiers et les médias qui acclament ce miracle permettant aux Etats-Unis de retrouver croissance et performance. Un journaliste de Forbes a même été particulièrement virulent dans sa critique, opposant  la masse d’intellectuels brillants des compagnies gazières et de Wall Street à la lubie de deux géologues.

Parallèlement, le célèbre cabinet BCG ou Natixis promeuvent la compétitivité accrue du coût du travail grâce au gaz de schiste, pointant ainsi du doigt les mauvais élèves européens. Cette « renaissance » de l’industrie américaine relocalisant, sacralise les forages et permet de contourner toute polémique éventuelle autour d’une bulle.

Les manifestions de la bulle

S’il y a un écart entre le coût d’exploitation du gaz et son prix, il doit bien se refléter tôt ou tard dans les comptes des entreprises ou leurs investissements. Un article paru le 18 août dans Bloomberg mettait en relief :

  • la baisse des transactions (équipements, locations de terrain) : elles ont plongé de 52% sur les six premiers mois de 2013 (26 milliards de dollars 2013 vs. 54 milliards de dollars 2012)
  • des niveaux de productions inférieurs à l’attendu
  • des dépréciations d’actifs considérables: par exemple pour Shell, 2 milliards de dollars  pour 6,7 milliards de dollars achetés
  • un surendettement des compagnies: il coïncide avec un manque de trésorerie pour réinvestir dans de nouveaux puits et incite à la revente. Par exemple, Chesapeake a revendu la moitié de son exploitation dans le Mississipi pour 1 milliard de dollars à des chinois en février. Son PDG avait déjà démissionné au début de l’année à cause de l’endettement massif de la compagnie.
  • la baisse des investissements étrangers (BHP Billiton Ltd en Austrial, Royal Dutch Shell Plc)

Les effets potentiels du dégonflement

Comme nous l’avons vu, il y a de fortes probabilités qu’il y ait une bulle du gaz de schiste se manifestant par un prix anormalement bas. Le dégonflement de la bulle doit donc se manifester par une réévaluation à la hausse du cours aux alentours de 7$ selon les experts. Il paraît de toute façon aberrant je le répète, que le prix américain puisse être aussi bas par rapport à ceux du reste du monde.

Les conséquences du dégonflement de la bulle dépendront de la manière et de la vitesse à laquelle les prix remonteront. Une faillite d’entreprise aurait bien entendu des conséquences plus lourdes, d’autant qu’avec le niveau d’endettement des Etats-Unis, un sauvetage serait hautement improbable. Quoi qu’il en soit, la remontée des prix aura des conséquences directes sur les étrangers ayant investi dans les forages américains. La France avec GDF figure d’ailleurs en bonne position aux côtés des chinois, des japonais et des australiens.

Les créations d’emplois actuelles aux Etats-Unis reposant sur une compétitivité retrouvée grâce au gaz de schiste, l’impact sur l’économie pourrait s’en trouver augmenté. D’autant que la croissance mondiale est tirée par la consommation américaine elle-même alimentée en bonne partie par l’immobilier alors que les demandes de prêts ont bondi et que les conditions d’octroi ont été assouplies.

Les effets de l’explosion de la bulle peuvent donc s’avérer sérieux pour une économie mondiale en quête d’un nouveau souffle. Mais il s’agit de considérations de court et moyen terme. Le pic de production américain de gaz pouvant se situer en 2020, cette manne providentielle n’est qu’un relais précaire.

 

[1] Carte des réservoirs de gaz de schiste aux USA (rapport « Drill Baby Drill » de David Hugues)

Formations gaz de schiste USA

[2] revue Energy Economics citée par Thomas Porcher, « Le mirage du gaz de schiste »

[3] Cours du gaz naturel américain en 2013 avec comparaison avec 2012 :

Prix gaz de schiste US 2012-2013

Note sur les prix : Mcf (million cubic feet US) = MMBTU (million british thermal unit, Europe) = Dth (decatherm)

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